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De l'agriculture à une économie locale et durable

Partages d'expériences et regards croisés 

Yves Jeannes - paysan en agriculture biologique à Melgven

"Je suis paysan à Melgven, après un parcours en conventionnel, j’ai effectué un passage en agri bio il y a 6 ans, partant du constat que le monde paysan a perdu le pouvoir dans ses structures.

J’ai préféré reprendre ma liberté également pour des raisons environnementales au regard de l’usage des pesticides, des engrais… Des documentaires m’ont fait évolué par exemple en constatant que la ville de Munich avait réussi a régler ses problèmes de pollution d’eau grâce à l’agriculture biologique. Moi aussi je suis sur une zone de captage...

Mon intérêt pour les énergies renouvelables m’a amené au photovoltaïque et à l’éolien, des éléments qui complètent parfaitement mon activité agricole aux niveaux environnemental et économique.

Pour le passage au bio, je me suis tournée vers les structures existants (GAB…)

Le plus compliqué est le travail psychologique à faire pour sortir des années passées en conventionnel. Savoir se remettre en question est un élément clé.

Les freins sur les énergies renouvelables étaient importants au niveau administratif, et aussi au niveau des financements difficiles à obtenir.

Aujourd’hui tout est positif pour moi, je suis libre, je ne dépends plus d’un système, les relations humaines sont saines, et commercialement également. Par exemple avec Britt, nous n'avons pas de contrats, on travaille en confiance. Économiquement en étant plus autonome on maîtrise et on allège vraiment mieux les postes de charge .Etre paysan bio permet aussi de retrouver sa vraie place dans la société en étant plus rangé parmi les pollueurs."

Arnaud Huchet - Responsable développement Brasserie Britt

"Une question a émergé en 2009 : qu’avons-nous de breton dans notre bière ? Le choix a été de relocaliser nos matières premières d’origine agricole. Le malt d’orge d’abord, en identifiant des partenaires agricoles locaux depuis 2011. C’est un renouveau en Bretagne de faire de l’orge, les territoires sont adaptés.Il a fallu retrouver les semences mais également les bonnes personnes pour lancer la phase expérimentale. En 2016 on est a 100% de nos approvisionnements sur Melgven, Elliant et Saint Yvi.

J’ai eu la chance de pouvoir initier ça en interne à Britt, en adéquation avec mes convictions.

L’objectif est maintenant de pouvoir faire la même chose pour la bière en conventionnel, avec une relation directe avec le céréalier. Mais c’est difficile d’atteindre les volumes suffisants.

Aujourd’hui, il nous manque toujours la transformation de l’orge en malt en local. Il n’y a pas d’outils de taille industrielle. Nous travaillons avec Lancelot et Coreff pour lancer un projet commun à l'échelle de la Bretagne. On peut vraiment imaginer du conventionnel en local qui soit rémunérateur.

Le bio est important pour préserver les captages dont nous sommes pleinement dépendants pour la qualité de l’eau.

Du houblon breton est aussi une piste de développement possible sur notre territoire. Le marché de la bière est en plein développement. Les brasseries locales sont en plein essor avec l’idée de consommer moins mais mieux !

Nos perspectives sont de convertir plusieurs gammes en bio. On doit rester très vigilant sur les conditions climatiques qui vont influencer la qualité de l’orge local. Tout n’est pas acquis et certaines choses ne sont pas toujours maîtrisées. C’est intéressant de communiquer aussi sur ces éléments auprès de nos clients.

Il n’y a pas de freins techniques avec le bio, seulement une incertitude liée aux conditions climatiques qui pourraient nous empêcher d’utiliser de l’orge cultivé localement.

Autre point d’amélioration : 60% du coût de revient correspond à la seule bouteille (d'où l'idée de créer “Distro” avec d’autres pour permettre le retour de la consigne en Bretagne) En ce moment nous en évaluons les intérêts environnementaux, économiques et aussi sociaux en confiant la collecte à des ESAT. Les consignes pourraient par exemple être redistribuées aux associations locales."

Raphaël Souchier - experten nouvelles économies locales auprès de l’Union Européenne

"J’ai accompagnée depuis trente ans des réseaux de collectivités territoriales à l’échelle européenne pour faciliter les échanges d’expériences sur le développement local durable (éco-tourisme, valorisation du

patrimoine, déchets, habitat, alimentation, …).; Savez-vous, par exemple,continuer sur ce qu’Arnaud vient

de dire, qu’en Allemagne ou en Autriche la consigne des bouteilles est encore monnaie courante ? !

Dans mon dernier livre, « Made in local », je présente exemples et bonnes pratiques sur un thème d’actualité: la re-localisation de l’économie. Nous prenons aujourd’hui conscience qu’il faut s’occuper plus sérieusement de développer les économies locales. En effet, on nous a enseigné pendant les 50 dernières années à devenir de bons exportateurs. L’idée était que quand un pays exporte, cela rapporte automatiquement des devises et permet un enrichissement du pays et de ses territoires. Or on constate que cela n’a plus rien d’automatique. Et moins encore dans un pays comme la  France, dont la balance extérieure est devenue chroniquement déficitaire.

Raphaël Souchier, Made in local : Emploi, croissance, durabilité : et si la solution était locale ?, Eyrolles, 9-2013. www.madeinlocal.info

On avait simplement oublié que, dans un pays en bonne santé, les économie locales sont une source de richesse au moins aussi importante que l’export… et qu’elles ne se développent pas toutes seules. En réalité, il nous faut investir dans le développement local autant de volonté et d’énergie que nous l’avons fait pendant des décennies pour développer l’export (investissements, recherche, compétences,...).

Les médias nous le rappellent tous les jours : quand une grande entreprise abandonne la région, l’économie et l’emploi du territoire souffrent. Et dans une entreprise rachetée par un groupe extérieur, les décisions stratégiques ne sont plus prises en prenant en compte le contexte ni l’offre locale; les investissements, les bénéfices financiers, les approvisionnements, etc, sont gérés par les maisons mères sans tenir compte du territoire où se trouve la filiale… Il est donc important que se développent et perdurent des entreprises indépendantes qui conservent un lien avec leur territoire.

Une autre croyance conventionnelle est que “plus on grandit, plus on fait des économies d’échelles”. En réalité, on constate que si les groupes multinationaux réussissent mieux, c’est d’abord parce qu’ils ont les moyens de modifier les règles du jeu en leur faveur. Dans ce domaine, le fin du fin n’est-il pas de financer les campagnes électorales des politiques pour s’assurer des décisions gouvernementales favorables – dont les traités de « libre échange » qui font l’actualité-, comme on le voit aux USA et un peu partout?

Une conséquence est que les régions et villes, mais aussi les entreprises locales ont souvent perdu leur capacité à agir sur la santé de leur propre économie. Je l’ai constaté ici mais plus encore dans nombre de régions d’Europe centrale et orientale au cours des récentes décennies.

pour redonner vie aux territoires, rien de tel que favoriser les circuits locaux

En Amérique du Nord, du fait des délocalisations à marche forcée, les territoires ont subi cette situation depuis 40 ans. Alors, dans de nombreux endroits, des milliers d’entrepreneurs locaux ont réagi en conjuguant leurs efforts au service d’une renaissance de la prospérité locale. C’est le cas de mouvements comme BALLE[1] ou AMIBA[2]. Ils ont redécouvert que les PME sont la principale et la plus durable source de créativité, d’innovation et d’emplois.

Les études leur ont également appris que si vous achetez à une entreprise locale indépendante, cela génère 3 fois plus de retombées pour le territoire (activité, emplois, vie associative, taxes, environnement, …).

Chez nous aussi, les solutions commencent à émerger : circuits-courts, diversification de l’offre locale, labels territoriaux, mobilisation de l’épargne locale, coopératives, commande publique, économie circulaire, collaborative, etc).

La bonne nouvelle est que le  problème n’est ni technique ni économique, mais tout bêtement culturel et politique: il réside dans nos croyances.

Dans tous les domaines – et cela est vrai partout dans le monde- nous devons réaliser que notre intérêt est de rééquilibrer les échanges économiques en revenant à un peu plus de bon sens : pour redonner vie aux territoires, rien de tel que favoriser les circuits locaux - quand l’offre existe ou peut être développée- et échanger le reste avec d’autres régions ou pays."

[1] Business Alliance for Living Local Economies, (Ibid . p 236 ss.)

[2] AMerican Independent Business Association, (Ibid . p 254)

Quels leviers pour changer d’échelle ?

Yves Jeannes :

"C’est simple, c’est le citoyen qui va déterminer ce que sera l’agriculture de demain, par ses achats quotidiens. Prenons l’exemple du lait : si on passait en bio, cela ne ferait passer que de 27 à 37 euros le budget annuel en lait d’un ménage. Un fort impact positif pour un coût négligeable. Autre exemple : ici, en achetant de la bière bio chez Britt, vous protégez les nappes phréatiques.

Techniquement, les réseaux d’accompagnement sont en place pour accompagner les agriculteurs qui souhaiteraient évoluer vers le bio."

Arnaud Huchet :

« L’alimentation locale est clairement un levier énorme.

Chez Britt, on a décidé d’y aller doucement. En restant attentifs à la qualité des labellisations. Les filières reposent sur des personnes engagées actuellement, mais elles sont encore assez fragiles. Il faut communiquer sur ce qui existe sur les territoires pour renforcer ces réseaux.

Il faut aussi expliquer au consommateur comment est fait le produit qu’il consomme. Et intéresser les gens, communiquer sur ce qui existe. Des transitions progressives sont importantes. »

Raphaël Souchier :  

Changer d’échelle, cela ne devrait plus dire, comme autrefois, construire des organisations centralisées, pyramidales. Mais plutôt travailler en réseaux. La gouvernance et la démocratie sont vitales.

Un réseau qui m’a particulièrement inspiré: Organic Valley. Cette coopérative nationale de commercialisation, marque n°1 de produits alimentaires bio aux USA, rassemble aujourd’hui 1779 familles d’agriculteurs membres de coopératives de producteurs bio locales. La finalité de la coopérative est de « préserver le style de vie des familles paysannes ». Cette finalité oriente toutes les décisions - même les plus stratégiques - de cette entreprise florissante. Sa gouvernance est basée sur la transparence et l’équité. Quand on compare cette approche avec ce qui se passe en France, on se rend compte que le pouvoir réel des paysans fait toute la différence.

L’attitude des consommateurs vis à vis du bio, du local et du collaboratif évolue rapidement et de façon impressionnante. La demande est bien là, mais l’offre a du mal à suivre… Les petits producteurs n’ont pas encore la capacité de réponse adaptée. Une des réponses peut être de mettre en commun volonté et moyens, à l’échelle d’un territoire, pour mener des actions de communication communes (« prix accessibles, bon pour l’économie et pour la qualité de vie » ...), mais aussi de formation, d’optimisation de la qualité de l’offre, de respect du développement durable, etc.

Plus on arrivera à associer localement les différents métiers et types d’acteurs, plus on trouvera, ensemble, des solutions mobilisatrices et efficaces

Car, à l’heure des désordres économiques et climatiques globaux, une offre locale n’aura de sens que si elle sait mettre en valeur ses vrais atouts : proximité et relation humaine, qualité de produit et de service, prix, respect de l’environnement…

Dans la tradition française, les collectivités jouent un rôle important de promotion de l’intérêt public. Elles aussi doivent donc s’emparer des ces enjeux. En instaurant sur ce sujet un dialogue bienveillant et créatif avec les entreprises locales et les citoyens.

Elles disposent maintenant des outils leur permettant d’identifier les leviers et les secteurs dans lesquels des décisions publiques peuvent faire la différence, au service de l’activité et de l’emploi durables.

Yves nous rappelait tout à l’heure le cas de Munich. Depuis plus de 40 ans, seuls des agriculteurs en bio peuvent travailler la terre sur les aires d'alimentation en eau, ce qui évite à cette ville (et donc au contribuable) de dépenser beaucoup pour la dépolluer. Rennes s’est récemment inspirée de cette idée pour lancer le programme « Eau en saveurs », en partenariat avec le Syndicat d’eau du bassin rennais).

Plus on arrivera à associer localement les différents métiers et types d’acteurs, plus on trouvera, ensemble, des solutions mobilisatrices et efficaces -sans oublier de s’inspirer de ce que d’autres ont réussi ailleurs-.

Créons ensemble les outils du progrès local durable et apprenons. Nous avons devant nous d’énormes marge de progrès, profitons-en!

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